Texte C. Fagnart

Odile de Frayssinet, artiste franco-chilienne, a élaboré une technique originale, par conséquent atypique dans l’histoire de la sculpture. Ses œuvres, organisées en série – Les Vigies, les Métamorphoses,  les Resserres, les Suspensions, les Passeurs– sont réalisées  avec un fil synthétique tissé de façon très serrée,  auquel s’agrège parfois un mélange de sable,  poudre de marbre, cendre,  pigments et liant.

On sait que, depuis le début du siècle, nombreux furent les artistes à utiliser des matériaux mous (Marcel Duchamp, Claes Oldenbourg, Etienne Martin, Eva Hesse…), mais ce fut toujours pour réaliser des sculptures flasques, pendantes, tombantes.

Les sculptures tissées d’Odile de Frayssinet sont quant à elles suffisamment rigides pour être disposées dans l’espace. Grandes et imposantes, elles sont également légères et creuses. Opaques, elles s’organisent autour d’un centre vide et nous apparaissent dès lors comme des carapaces, des habitacles ou encore des masques.

Les Vigies sont des figures de l’attente posées à même le sol. Anthropomorphes, partageant notre espace existentiel, elles sont néanmoins – ou faudrait-il dire d’autant plus – distantes, étranges, inquiétantes. Toutes équivalentes, toutes différentes, elles forment un ensemble indéfini. Il n’y a pas progression de l’une à l’autre, mais multiplication. On sait combien cette répétition a le pouvoir de figer le temps. A la fois corps et visage, elles constituent une multitude qui s’impose dans sa solitude. La béance de leur regard s’ouvre sur une ombre dense. Sont-elles douées de cette mythique cécité pleine d’un savoir situé au-delà de toute apparence ? Ou nous observent-elles, nous renvoyant par leur concentration intérieure, à ce retour sur soi sans lequel il n’y a pas d’intégrité possible ?

L’immobilité des Vigies cède la place à l’instabilité des Métamorphoses. Série moins répétitive, cet ensemble d’œuvres régies par un même motif donne lieu à une grande variété de figures. Le thème de la métamorphose, aimé des surréalistes pour ce qu’il permettait d’invention, de bouleversement, de « dérèglement », place d’emblée ces œuvres dans l’univers de l’organique et du vivant. Ici, les figures tiennent à la fois de l’insecte, du corps ou du fragment de corps et de la plante. Elles sont agressées parfois, fières toujours et jamais conquérantes.

Citons aussi cet unique Couple au contour tremblé et à la vitalité triste, qui inaugure les sculptures peintes d’Odile de Frayssinet. La mise en couleur redouble l’insistance sur la surface. L’artiste semble évoquer des matériaux vieillis par le passage du temps, cet « accompagnement dans la durée » qui définit si justement la vie à deux.

Les œuvres des séries  plus récentes, les Resserres, les Suspensions  et les Passeurs sont formellement plus simples. Enveloppes, antres, cosses : leur caractère anthropomorphique s’est atténué et leur disposition dans l’espace a gagné en mobilité. Elles peuvent être couchées, accrochées au mur, voire suspendues et hors d’atteinte si ce n’est par notre regard. Leurs  titres  désignent  bien ces espaces périphériques où l’on range et engrange : réserves ou refuges, lieux de repli et de ressourcement où l’on pourrait enfin ressaisir de la vitalité ou surprendre quelque rêve.

Claire Fagnart – Université Paris 8

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